vivre hors sol

Monitoring Mobile Experiences

Marc Chataigner, Strategist, Project Director @axance, co-founder of @super_marmite, #ux #service #design #social #mobility #city

For more info, check LinkedIn, Twitter, a trendbook for our digital lives named Matter , some inspirational stuffs gathered during my web promenades called Webtourism, some social networks innovations and new business models gathered as Social Networks Future, and service design and customer experiences around the idea of Service Design Thinking

July 5, 2012 at 2:11pm



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marcchataigner:

Le visage de l’Adversité


Un jour, il me faudra tourner un film “Tokyo aishiteru “, comme il existe “Paris je t’aime” ou “NewYork I love you”. À peine arrivé, la romance recommençait comme au premier jour. Et à chaque seconde renouvelée. Rafraîchissante. Palpitante. M’entraînant de recoins cachés en soirées électriques, de dîners en tête à tête en rassemblements gigantesques, … 

Il y a bientôt deux semaines, je m’évadai de Lugu lake au Yunnan un samedi matin, et j’avais enchainé sans respirer les bus, bus de nuit, train, train de nuit, pour arriver presque frais le lundi en fin de journée à Hong Kong. 57 heures plus tard donc, je prenais une douche - un régal - et je filais dare-dare honoré ma réservation chez le coiffeur attitré de mes hôtes à HongKong. La coupe fraîche, j’étais prêt pour ma dernière soirée en territoire chinois avant de voler de toutes mes ailes vers Tokyo la magnifique. Du lac Lugu, je me souviens aujourd’hui des 136 bleus : en altitude, suivant les lumières changeantes, se laissaient admirer le bleu pétrole des ombres, le bleu fauve des cimes lointaines, le bleu chardon de la végétation, le bleu bonté d’un trou de ciel, le bleu tendre du suivant, un bleu irisé à la surface du lac, un bleu aquatique de ses entrailles, le bleu électrique des embarcations, le bleu frisson d’une brise soudaine, le bleu caresse du rayon de soleil qui la suit, le bleu délavé de certains drapeaux de prière, le bleu schiste des falaises derrière le village, … Et ce qui est étonnant, c’est que durant les 57 h de voyages qui ont suivi ces quelques jours, depuis les tranchées de la voie ferrée ou les viaducs de goudron, la Chine m’apparaissait rouge, verte et grise. Pas une pointe de bleu. Comme si le lac avait tout absorbé. Ou comme si mes yeux avaient perdu leur capacité à discerner cette teinte à force de la voir plus haut. 

Cette semaine passée à Tokyo, j’ai souri de plaisir en quasi permanence. La propreté délicate de tout ce qui m’entourait. La taille colossale de cette bête de bitume. Les mille et unes saveurs qui courent dans les ruelles à tout bout de champ. Les silhouettes de papier, fines et découpées. Le profil photogénique de la ville dans la lumière du soir. Le fourmillement de l’activité humaine. Leur engoncement dans la pléthore de lois et de règles. Parfois expliquées en manga. Le foisonnement de leur production raffinée. L’ascétisme de l’artisanat de Tohoku. La rigueur et la détermination dont font preuve les Japonais. Leur façon de se plier en 32 pour ne pas dire “non”. Leur obédience m’obsède. Tout est un régal ici. J’ai les sens en feu. Comme ce n’est pas la première fois que je déambule à Tokyo, je ne saurais vous faire part de mes “premières impressions” ; à l’inverse, je tourne à Naka-Meguro dans les bouibouis que je connais, ou derrière les voies de la Yamanote à Shibuya pour écouter les conversations dans les bistro de 4m2. Plus tard, en suivant les conseils de Naoko, je couvre les quartiers replets de Shimokitasawa et Kichijoji dans la banlieue ouest de Tokyo. Tout y est un poil plus détendu, l’urbanisme moins dense, le rythme plus coulant. En me laissant porter par Mao, je me retrouve sans des vernissages de lieux collaboratifs, au TEDxTokyo ou encore au fin fond des soirées électroniques de la capitale. 

Durant les dîners et les cafés que nous avons passé ensemble, le tremblement de terre de mars 2011 est souvent revenu dans les discours de Mao et Naoko. Il a marqué le pays et particulièrement la région de Tokyo et du Sendai. Ils le nomment 3.11, un acronyme volontairement proche de 9.11, car dans l’inconscient collectif des Japonais il s’est avéré être d’une ampleur similaire. Mao et Naoko se rappellent avec des sueurs froides ce mois de mars, les secousses à répétition, le grondement du raz-de-marée, les immeubles qui dansent, suivis par les black-out, le désastre de Fuku-chan (comme ils le surnomment avec dédain), les cafouillages de Tepco et du gouvernement,  et les restrictions d’énergie qui ont été imposées. Il faut imaginer, précisent-elles, Tokyo sans néon, la clim remontée à 25 au lieu de 19, la crainte de manger des aliments radioactifs, ou encore l’aménagement des horaires de travail la nuit et le week-end pour aplanir les dépenses d’énergie. Toutes les centrales du pays avaient été alors arrêtées, pour des révisions selon les textes officiels. Et ce samedi 29 juin était le jour de la remise en route du premier réacteur depuis plus d’un an. C’était la raison pour laquelle un peu partout dans le pays, les japonais étaient descendus dans la rue scander joyeusement “saïkado hantaï!”. Après un an sans production d’énergie nucléaire, ils sont nombreux à penser qu’il n’y a pas de raison de reprendre là où ils en étaient. 

Mais depuis septembre, les néons sont revenus petit à petit. Au même moment où de nombreux business fermaient leurs portes. Ce qui fait toujours défaut en revanche, c’est la confiance dans le gouvernement ou dans l’avenir. Depuis l’Europe, j’avoue que je n’avais pas perçu l’impact de cette secousse au delà de la seule question du nucléaire. Quand ils sont sortis de leur état de choc, le 3.11 a été synonyme de prise de décisions importantes ; comme beaucoup Mao a divorcé, Naoko déménagé, comme de nombreux autres se sont décidés à faire un enfant, ou d’autres encore à changer de métier, … Le 3.11 a révélé la population à elle-même. Si voir des japonais dans la rue est rare, voir des manifestations organisées non par des syndicats mais par des citoyens eux-mêmes ou des associations est encore plus rare. Mais c’est bien cette “civil voice” qui se manifeste en ce moment au Japon. Le sujet ici est quasi uniquement lié à la question de l’énergie nucléaire, mais cette voix pose déjà les questions de la réduction de consommation d’énergie, voire d’un changement de mode consommation vers des modes plus partagés et collaboratifs. Co-Lab.jp en est par exemple à son 6ème espace de co-working dans la capitale. Cette voix des salary-men, des familles, des enfants, des jeunes alternatifs, se veut aussi indignée que celle de Occupy Walstreet ou des Indignados de Madrid. Dans la capitale, de nombreuses expos fleurissent sur la dissidence, sur les mouvements contestataires en Europe, en Amérique du Nord, au Japon ou en Russie. L’Adversité a le visage de la jeunesse, elle a les cheveux rebelles et l’habit en bataille. Elle sent le funk, là où elle se rassemble s’assemblent les sueurs. Elle ose hurler si nécessaire. Ce qui la caractérise le plus peut-être, c’est qu’elle a l’appétit des premières fois. 

Dans cette partie du monde comme chez nous, l’adversité envoûte les foules. Et je me rappelle avec plaisir l’optimisme bonhomme des Indiens. Depuis Tokyo je suis reparti voir de quoi il en retourne dans le sud de la Corée ; d’ici 10 jours, je devrais être à Séoul pour assister à des conférences sur l’économie du partage. Je me demande quel visage elle a ici.

marcchataigner:

Le visage de l’Adversité


Un jour, il me faudra tourner un film “Tokyo aishiteru “, comme il existe “Paris je t’aime” ou “NewYork I love you”. À peine arrivé, la romance recommençait comme au premier jour. Et à chaque seconde renouvelée. Rafraîchissante. Palpitante. M’entraînant de recoins cachés en soirées électriques, de dîners en tête à tête en rassemblements gigantesques, …

Il y a bientôt deux semaines, je m’évadai de Lugu lake au Yunnan un samedi matin, et j’avais enchainé sans respirer les bus, bus de nuit, train, train de nuit, pour arriver presque frais le lundi en fin de journée à Hong Kong. 57 heures plus tard donc, je prenais une douche - un régal - et je filais dare-dare honoré ma réservation chez le coiffeur attitré de mes hôtes à HongKong. La coupe fraîche, j’étais prêt pour ma dernière soirée en territoire chinois avant de voler de toutes mes ailes vers Tokyo la magnifique. Du lac Lugu, je me souviens aujourd’hui des 136 bleus : en altitude, suivant les lumières changeantes, se laissaient admirer le bleu pétrole des ombres, le bleu fauve des cimes lointaines, le bleu chardon de la végétation, le bleu bonté d’un trou de ciel, le bleu tendre du suivant, un bleu irisé à la surface du lac, un bleu aquatique de ses entrailles, le bleu électrique des embarcations, le bleu frisson d’une brise soudaine, le bleu caresse du rayon de soleil qui la suit, le bleu délavé de certains drapeaux de prière, le bleu schiste des falaises derrière le village, … Et ce qui est étonnant, c’est que durant les 57 h de voyages qui ont suivi ces quelques jours, depuis les tranchées de la voie ferrée ou les viaducs de goudron, la Chine m’apparaissait rouge, verte et grise. Pas une pointe de bleu. Comme si le lac avait tout absorbé. Ou comme si mes yeux avaient perdu leur capacité à discerner cette teinte à force de la voir plus haut.

Cette semaine passée à Tokyo, j’ai souri de plaisir en quasi permanence. La propreté délicate de tout ce qui m’entourait. La taille colossale de cette bête de bitume. Les mille et unes saveurs qui courent dans les ruelles à tout bout de champ. Les silhouettes de papier, fines et découpées. Le profil photogénique de la ville dans la lumière du soir. Le fourmillement de l’activité humaine. Leur engoncement dans la pléthore de lois et de règles. Parfois expliquées en manga. Le foisonnement de leur production raffinée. L’ascétisme de l’artisanat de Tohoku. La rigueur et la détermination dont font preuve les Japonais. Leur façon de se plier en 32 pour ne pas dire “non”. Leur obédience m’obsède. Tout est un régal ici. J’ai les sens en feu. Comme ce n’est pas la première fois que je déambule à Tokyo, je ne saurais vous faire part de mes “premières impressions” ; à l’inverse, je tourne à Naka-Meguro dans les bouibouis que je connais, ou derrière les voies de la Yamanote à Shibuya pour écouter les conversations dans les bistro de 4m2. Plus tard, en suivant les conseils de Naoko, je couvre les quartiers replets de Shimokitasawa et Kichijoji dans la banlieue ouest de Tokyo. Tout y est un poil plus détendu, l’urbanisme moins dense, le rythme plus coulant. En me laissant porter par Mao, je me retrouve sans des vernissages de lieux collaboratifs, au TEDxTokyo ou encore au fin fond des soirées électroniques de la capitale.

Durant les dîners et les cafés que nous avons passé ensemble, le tremblement de terre de mars 2011 est souvent revenu dans les discours de Mao et Naoko. Il a marqué le pays et particulièrement la région de Tokyo et du Sendai. Ils le nomment 3.11, un acronyme volontairement proche de 9.11, car dans l’inconscient collectif des Japonais il s’est avéré être d’une ampleur similaire. Mao et Naoko se rappellent avec des sueurs froides ce mois de mars, les secousses à répétition, le grondement du raz-de-marée, les immeubles qui dansent, suivis par les black-out, le désastre de Fuku-chan (comme ils le surnomment avec dédain), les cafouillages de Tepco et du gouvernement,  et les restrictions d’énergie qui ont été imposées. Il faut imaginer, précisent-elles, Tokyo sans néon, la clim remontée à 25 au lieu de 19, la crainte de manger des aliments radioactifs, ou encore l’aménagement des horaires de travail la nuit et le week-end pour aplanir les dépenses d’énergie. Toutes les centrales du pays avaient été alors arrêtées, pour des révisions selon les textes officiels. Et ce samedi 29 juin était le jour de la remise en route du premier réacteur depuis plus d’un an. C’était la raison pour laquelle un peu partout dans le pays, les japonais étaient descendus dans la rue scander joyeusement “saïkado hantaï!”. Après un an sans production d’énergie nucléaire, ils sont nombreux à penser qu’il n’y a pas de raison de reprendre là où ils en étaient.

Mais depuis septembre, les néons sont revenus petit à petit. Au même moment où de nombreux business fermaient leurs portes. Ce qui fait toujours défaut en revanche, c’est la confiance dans le gouvernement ou dans l’avenir. Depuis l’Europe, j’avoue que je n’avais pas perçu l’impact de cette secousse au delà de la seule question du nucléaire. Quand ils sont sortis de leur état de choc, le 3.11 a été synonyme de prise de décisions importantes ; comme beaucoup Mao a divorcé, Naoko déménagé, comme de nombreux autres se sont décidés à faire un enfant, ou d’autres encore à changer de métier, … Le 3.11 a révélé la population à elle-même. Si voir des japonais dans la rue est rare, voir des manifestations organisées non par des syndicats mais par des citoyens eux-mêmes ou des associations est encore plus rare. Mais c’est bien cette “civil voice” qui se manifeste en ce moment au Japon. Le sujet ici est quasi uniquement lié à la question de l’énergie nucléaire, mais cette voix pose déjà les questions de la réduction de consommation d’énergie, voire d’un changement de mode consommation vers des modes plus partagés et collaboratifs. Co-Lab.jp en est par exemple à son 6ème espace de co-working dans la capitale. Cette voix des salary-men, des familles, des enfants, des jeunes alternatifs, se veut aussi indignée que celle de Occupy Walstreet ou des Indignados de Madrid. Dans la capitale, de nombreuses expos fleurissent sur la dissidence, sur les mouvements contestataires en Europe, en Amérique du Nord, au Japon ou en Russie. L’Adversité a le visage de la jeunesse, elle a les cheveux rebelles et l’habit en bataille. Elle sent le funk, là où elle se rassemble s’assemblent les sueurs. Elle ose hurler si nécessaire. Ce qui la caractérise le plus peut-être, c’est qu’elle a l’appétit des premières fois.

Dans cette partie du monde comme chez nous, l’adversité envoûte les foules. Et je me rappelle avec plaisir l’optimisme bonhomme des Indiens. Depuis Tokyo je suis reparti voir de quoi il en retourne dans le sud de la Corée ; d’ici 10 jours, je devrais être à Séoul pour assister à des conférences sur l’économie du partage. Je me demande quel visage elle a ici.

Notes

  1. oranginaaaa reblogged this from marcchataigner
  2. webtourism reblogged this from marcchataigner
  3. marcchataigner posted this