Un an. Je me sens rajeuni. Je suis parti mi-mars 2012, j’avais 32 ans. J’ai un an aujourd’hui. Il y a un an hier, je posais le pied à Mumbai pour la première fois, à 9h du matin, retrait de roupies, taxi prépayé, et 45 minutes de trafic les fenêtres ouvertes pour arriver chez Anjali. Thé, chapatti et sambhar, présentations et premières histoires de l’Inde. Avant midi je prenais un taxi qui m’a pris pour un touriste, m’a lâché à Dadar Station en me disant que c’était le même prix que pour la Central Station. J’étais en jean’s et basket, et c’est vers 11h30 que j’ai commencé à transpirer. Ça s’est arrêté 3 mois plus tard.
Depuis un mois maintenant, chose étrange, je vois toujours la même vue à mon réveil ; un carré de ciel parisien, blanc ou parfois bleu, accroché 3,5m au dessus de ma tête ; les palmes graciles d’un palmier de Belleville ; devant moi, c’est-à-dire sous mes pieds quand je suis encore allongé, un mur en béton, devant lequel se détachent trois branches faméliques, et au-delà duquel se dressent une antenne télé et le profil d’une tour d’habitation. Au bout de ce mur qui se termine en corniche, au milieu de ce ciel coupé en deux squattent là un clan de pigeons ; ils se réveillent, se toilettent et contemplent le bitume au pied du béton. Je suis un pigeon voyageur en escale à Paris.
Ici, j’ai revu des amis, je n’ai pas réussi à les voir tous encore. Je continue ma tournée à pied et j’aime bien ça. Marcher et regarder. Mais même si je sors, je rencontre moins de monde ; c’est qu’ici, n’ayant plus l’habit anonyme du voyageur, j’ai perdu avec lui le sourire plein de providence. Un peu malgré moi aussi, je retrouve mes habitudes de chargé de projet ; objectif à valider, périmètre d’intervention, échéancier des étapes, planning d’équipe, compte-rendu de réunion et suivi de tout ça. C’est que je glisse comme un gant dans cette position laissée vacante, là où je suis attendu.
À l’heure où j’écris ces lignes, dans l’aquarium vide de la ville, c’est l’heure des piafs de primaire. Quartier libre pour gambader et piailler tant qu’ils le peuvent. Ils ont une permission de 15 minutes, après, retour à la règle.
Un an. Un peu plus de 6 mois autour du monde, 1 petit mois de passage à Paris, 3 mois et demi de rab en Europe, et de nouveau 1 mois à Paris. 365 jours ici et là, 90 000 kilomètres, des tonnes de poussières et des colliers de sourires. 8 carnets de route, 17 stylos épuisés, 3 paires de godasses vidées, et quelques jolies images dans tout ça. J’écris un peu moins régulièrement ; je crois que ce n’est pas dû aux matins pareils, plutôt au fait de voir des amis, et d’avoir ainsi des occasions de raconter mon ressenti, sans avoir à le coucher par écrit. Quand je vois tout ce que j’ai appris en 12 mois, j’ai l’impression d’avoir fait un Master Pro de la vie. Mais même avec ce diplôme, je ne sais pas encore très bien comment m’y prendre pour marier “voyage” et “sédentarité” ; je vois juste que le résultat n’est pas “mobilité”. Peut-être davantage un “nid”…
Parfois aussi, je sens bien que je fais office de doux illuminé ; n’étant pas pressé de gagner des sous ou de payer un loyer, je suis le rêveur chevelu à qui il faut laisser le temps d’atterrir. C’est qu’il y a une crise ici, bordel de merde. Il faut être aveugle ou sourd pour ne pas voir et entendre ce que les médias ressassent. Ou bien il suffit de faire l’idiot et se demander comment reprendre à zéro. Après mon diplôme auto-décerné, je suis en train d’écrire mon mémoire. C’est histoire de valider mes acquis. Ce travail me permet de réaliser doucement le chemin parcouru, mais aussi et surtout, de voir que mon regard s’est ouvert progressivement, de me rappeler ainsi que dans quelques mois, je verrai le monde encore différemment. Rien n’est pérenne ; c’est peut-être pour ça aussi qu’on passe nos vies à se consolider les routines, histoires que nos châteaux de sables ne s’en aillent pas avec la marée.
Ce mémoire doc, c’est un peu l’histoire d’un corsaire, qui raconte son périple intérieur, au creux des paysages de questions et voguant de rencontre en rencontre. Il explique qu’il voulait simplement partir pour vérifier que la Terre était bien ronde, et puis en revenir. Mais voilà, il voit bien qu’aujourd’hui qu’il n’en revient toujours pas. Pas dans le même état en tout cas.
Il repense à certaines personnes qu’il a connues durant cette épopée microscopique, celles avec qui il partageait cette sensation d’un avant et d’un après, d’une claque de la vie, d’une prise de considération vis-à-vis de soi-même. La différence est que ces personnes avaient traversé des épreuves difficiles, comme un décès, un divorce ou une maladie ; pour lui, ça avait été une savoureuse révolution terrestre. Cette petite différence fait qu’à ces personnes il est convenu d’accorder de la déférence ; “c’est clair qu’un événement aussi lourd, ça te change, ça ne sera plus la même personne”. Au cours de mes retrouvailles parisiennes, cette déférence ne m’a que rarement été accordée, juste un soupçon d’amusement, “il n’a pas encore repris pied dans la réalité celui-là”. C’est sûr qu’un voyage est plus commun qu’un divorce, on en fait 3 par an en moyenne ; mais mon voyage n’en est plus un, c’est un deuil, une rupture, une convalescence, un nouveau départ.
Rien de grave, je vous rassure, juste des envies de me faire un habitat, qui ne soit pas qu’un simple pavillon imbriqué dans les réseaux de consommation ; télé, supermarché, voiture, frigo, poubelle et tout à l’égout. Avant après? Aucune idée. Non, j’aimerais bien m’inscrire dans un terreau de réseaux locaux et cultiver ce terroir pour monter quelque chose comme une ferme, un lieu d’habitation imbriqué dans les réseaux de production ; ordinateur (calcul, calendrier, …), générateur, machines, préparation et stockage, recyclage et compost. Ni veau, ni vache, ni cochon, je laisse ça à Pérette.
Avec Agathe par exemple, on expérimente côté cuisine ; après 30 ans de céréales, on se réinvente un petit déjeuner local et de saison ; on s’est fait une semaine de compost, un semaine tient dans un sac de course ; on se pose des questions des éléments de l’habitat sur lesquels jouer, d’autres stockages que le frigo, des espaces de transformation. Samedi dernier, j’ai participé aussi à la préparation d’un potager sur les toits, bientôt on se fait les semis ; mon père hier m’expliquais comment garnir un balcon histoire d’accueillir la faune urbaine (ça me rappelle un projet de diplôme de l’ENSCI) ; je me documente, et je continue de me lier avec OuiShare et les acteurs de l’économie collaborative ; le nombre colossal d’initiatives me facilite le travail. Le résumé sera dans ce “mémoire de Corsaire”, et il est bientôt prêt.
La ménagerie d’à côté retentit de son horrible sonnerie, la rigolade c’est fini. Il est temps de rentrer dans le rang et ouvrir son bec à la bouillie académique. Il paraît qu’il n’y a que ça de vrai pour grandir.